La mutation digitale de l’expert-comptable : un bilan en demi-teinte

Retour d’expérience de Didier Louro, directeur du pôle Métiers chez Altares, à propos d’une série d’ateliers de réflexion organisés par l’ECF sur l’avenir de la profession vu par ses propres membres.
Les Experts-Comptables vont-ils léguer la transformation digitale de leur métier aux prochaines générations ?

expert-comptable

Dans un contexte où l’on prédit la disparition de l’activité de comptable dans 5 ans au profit de robots plus fiables et plus rapides dans l’exécution des tâches répétitives, j’abordais le Barcamp organisé à Rennes par l’ECF (Experts-Comptables et Commissaires aux comptes de France) avec une certaine appréhension. La maturité des participants en matière de data, de digital et d’intelligence artificielle était très hétérogène. Mais la feuille de route qui m’était fixée était claire : animer une séance de « Design Thinking » de 1h30 avec une dizaine de participants. Il nous fallait répondre à la question : En quoi l’intelligence artificielle allait-elle  révolutionner la profession ?

2 groupes distincts de 15 experts-comptables ont été constitués pour l’occasion.

Le timing étant serré, je préconisai d’allouer 20 minutes de présentation théorique sur l’IA pour mettre tout le monde à niveau puis 10 minutes sur le fonctionnement de la séance et enfin 60 minutes d’atelier dans lequel nous devions définir un persona, les besoins et les solutions. Pour gagner du temps j’affectai d’office à chaque groupe un persona prédéfini : Un dirigeant de startup réalisant 1 millions d’euros de CA employant 10 personnes, et un(e) jeune Expert-Comptable reprenant l’activité de son père.

Après un rapide tour de table les débats s’animent avec efficacité. L’entrepreneur s’appelle Sylvie, elle vit à Paris dans un appartement qu’elle loue, souhaite vendre son entreprise dans 5 ans, elle n’a pas d’enfant et est récemment divorcée. Les problèmes pleuvent sur Sylvie, recrutement, trésorerie, perte de temps, développement à l’international, business model, financement, etc. Les solutions apportées par les cabinets sont à la hauteur des enjeux, redéfinition des fiches de poste, mise en relation entre entreprises, évaluation de la valeur de financière, contrôle budgétaire en quasi-temps réel, business review mensuelle, etc. Le projet qui émerge rapidement consiste en une plateforme de mise en relation des 2.000.000 d’entreprises clientes des cabinets. Un algorithme d’affinité mettrait en relation les entreprises suivant les problèmes à résoudre : M&A, financement, benchmark des coûts et des prestataires. La séance se termine et elle a été très fructueuse.

Le second atelier démarre par le persona : Rachel, 38 ans, mère d’un enfant, nouvellement divorcée ; elle reprend le cabinet d’expertise-comptable de son père à Bordeaux, mais elle continue à l’assister au quotidien. Le cabinet réalise 600.000 euros de CA et compte 6 collaborateurs, dont 2 partiront prochainement à la retraite et 2 autres sont en congé maternité. 80% du business est réalisé sur la tenue de compte.

Mais Rachel est ambitieuse, elle souhaite doubler son CA, répartir à 50/50 son activité entre la comptabilité et le conseil. Elle pense trouver un associé et souhaite avoir 1 enfant avant 40 ans.
Mais la suite est moins fluide : les solutions proposées pour maintenir sa clientèle et améliorer sa rentabilité peinent à venir. On parle rapidement de réduction du nombre de clients, de rentabilité par dossier mais rien sur le développement commercial. J’ai pris l’initiative de « virer le père » du cabinet car les débats se focalisaient sur la relation père-fille. Signe qui ne trompe pas : les participants sont unanimes, ils refuseraient de participer au capital du cabinet. De nouveaux services sont envisagés comme l’envoi de reportings automatisés. Mais rapidement rattrapé par le pessimisme ambiant on m’indique que les clients ne sont pas prêts pour ce type de service : « ils ne lisent pas le bilan qu’on leur envoie une fois par an ».

La discussion s’anime sans trouver de consensus. La réunion prend fin, un peu en forme d’impasse.

Le cas de Rachel est-il si désespéré ? Comment peut-on avoir autant peu de foi dans l’avenir des cabinets ? Que s’est-il passé ?

Tout d’abord, il est plus facile d’avoir de l’empathie pour un jeune entrepreneur que pour soi-même. Ensuite l’expert-comptable est avant tout un chef d’entreprise dans un marché qui amorce une véritable mutation. L’activité comptable pourrait être remise en cause en seulement une génération. Elle fait partie du top 3 des métiers qui risquent de disparaître au profit des robots. Le cas Rachel a servi d’exutoire à des professionnels en proie à un avenir incertain. La rentabilité des cabinets est encore fondée sur la tenue des comptes mais des offres low cost ont fait leur apparition à base de plateformes de mise en relation et de travail à distance.

Le marché de l'expertise comptable
Les 20.000 experts-comptables adressent leurs services à 2.000.000 d’entreprises en France, génèrent 11,5 milliards d’euros de CA et emploient 130.000 personnes. 80% des cabinets disposent de moins de 10 collaborateurs. Ce sont donc pour la plupart des PME locales. Leurs intérêts sont défendus par l’Ordre des Experts Comptables. La rentabilité des cabinets est assurée essentiellement par les missions comptables traditionnelles. Emmanuel Macron alors ministre des Finances a ouvert le portefeuille de service des cabinets à des activités « non comptables » créant ainsi une position « d’Expert-Comptable d’Affaires » en favorisant l’interprofessionnalité des professions réglementées. Des plateformes digitales ont fait leur apparition misant sur l’émergence des millenials et d’un modèle économique basé sur la collecte de la Data (ex : Quickbook).

Et même si l’Ordre et Emmanuel Macron incitent l’Expert-Comptable à devenir le « tiers de confiance de l’économie nationale », la transformation vers les métiers de conseil n’est pas sans impacts pour les cabinets. Comment renouveler les collaborateurs et acquérir de nouvelles compétences ? Comment attirer la génération Y dans les cabinets, que ce soit comme client ou bien comme employé sachant que 50% des experts-comptables ont plus de 50 ans, 15% plus de 60 ans ! Chaque année le solde entre les entrants et les sortants est de -500 Experts. Globalement on préfèrera le statu quo et rogner progressivement sur ses marges qu’opérer une transformation profonde. C’est ce qu’indique les différentes études menées par le cabinet b-ready.

Bill Gates disait en 2014: “Banking is necessary, banks are not ; how banks can survive in the digital age ?” La question se pose avec la même acuité pour les experts-comptables: “Accounting is necessary but without accountant probably”.

Je reste persuadé que la profession saura se réinventer car elle dispose d’une forte proximité avec ses clients et d’un patrimoine Data inégalé. C’est sur ce dernier point que je souhaite attirer l’attention de la profession car indéniablement ce patrimoine informationnel permettrait de créer de nouveaux services pour le plus grand profit des clients des cabinets. Ce n’est pas un hasard si les Big Four se dotent progressivement d’équipes de Data scientists.
L’union fait la force, pensons-y.

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Didier Louro
Didier Louro
Directeur de la Data chez Altares D&B
Didier commence sa carrière en tant que Credit Manager chez Sonepar, un leader mondial de la distribution professionnelle. Quelques années plus tard, il devient directeur du contrôle de gestion puis DAF au sein d’une société de services de paiement électronique. En 2009 il prend la direction d’une SSII spécialisée dans l’intégration des outils de gestion IBM qu’il revend au bout de quelques années. Il rejoint Altares en 2011 pour créer une application de cash collection et de gestion du risque à destination des banques et des grandes entreprises. Il est aujourd’hui directeur de la Data. Didier est diplômé du DESCF (Diplôme d’Etudes Supérieures Comptables et Financières) et de l’ISEG (Institut Supérieur Européen de Gestion).

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