Le blocage déontologique des experts-comptables sur l’exploitation des data.

Dider louro, le blocage déontologique des experts comptables

Didier Louro, notre directeur Pôle Métiers, estime que la profession comptable est “au milieu du gué” en matière d’utilisation des data de leurs clients. Il avance notamment l’idée d’une plateforme d’échange.

[Entretien donné au magazine en ligne ActuEL/Expert Comptable en septembre 2017]

Pour quelles raisons les cabinets comptables n’exploitent-ils pas suffisamment les données de leurs clients qu’ils détiennent pourtant en masse ?

Les experts comptables ont un blocage déontologique sur l’exploitation des données. Ils ne veulent pas divulguer les informations personnelles de leurs clients. Il existe aussi un problème d’échelle. La plupart des cabinets comptables (en majorité de petite taille) ont peu de clients, une cinquantaine en moyenne. Or, il est nécessaire d’avoir un certain volume – au moins 5000 clients – pour que l’exploitation des données soit fiable et pertinente. L’une des solutions consisterait à mettre en place une plateforme d’échange rassemblant l’ensemble des data des cabinets.
L’Ordre des experts-comptables a lancé Statexpert en 2015, mais cette base de données issues des flux télé-déclarés des experts comptables (via jedeclare.com) n’exploite pas le potentiel de ces données et ne permet pas d’offrir de réels services à leurs clients. La décision de l’Autorité de la concurrence du 28 février 2013 selon laquelle le CSOEC s’était engagé “dans le cas où une base statistique serait mise en œuvre, à prévoir des conditions d’accès ouvertes à tout contributeur, objectives, transparentes et non-discriminatoires” limite les possibilités de la plateforme. Les experts comptables sont aujourd’hui au milieu du gué. Mais ils ont conscience que la data qu’ils produisent est une force.

Mais le partage des données que vous préconisez ne pose-t-il pas un problème déontologique ?

Rien n’empêche d’anonymiser les données pour les rendre utiles. Aujourd’hui, les technologies du Big Data sont capables de traiter l’anonymisation des informations à des fins statistiques et de benchmark. On peut imaginer un système totalement déontologique qui n’implique pas la revente des données à d’autres sites et qui sert la communauté.
La déontologie, c’est la transparence. Ce type de plateforme est un enjeu indispensable pour la profession. L’expert-comptable et son client ont besoin de benchmark pour trouver des leviers de performance. Un autre cas d’usage serait la valorisation de l’entreprise.

 2/3 des clients des cabinets sont en cours de transformation digitale ou souhaitent initier cette démarche. Comment les experts comptables peuvent-ils les aider grâce aux données ?

La transformation digitale dans ce domaine, c’est beaucoup de juridique et une pincée de business model : qu’est-ce qui est autorisé ou non en matière de data ? Comment construire un business plan digital ? Dans quel délai peut-on espérer un retour sur investissement ? etc.
L’expert-comptable peut accompagner son client tout au long de son projet sur les aspects stratégiques, légaux et économiques. De nombreux projets digitaux n’aboutissent pas à cause de freins juridiques ou d’absence d’objectifs financiers chiffrés. Le business digital est basé sur la confiance des parties prenantes : client, fournisseur, investisseur, assureur, banquier, collectivité… Et qui mieux que l’expert-comptable peut porter la confiance de l’entrepreneur ?

Selon vous, le Big data n’est pas adapté aux cabinets comptables. Comment peuvent-ils penser en terme de smart data et transformer la data en action ?

Leur expertise métier fait la différence et crée de la valeur. L’expert-comptable est en effet le seul capable d’interpréter la donnée comptable qu’il génère. Il va « apprendre » aux algorithmes à transformer les données en information puis, de cette information, il définira des actions concrètes qu’il délivrera à ses clients, comme un médecin à ses patients. Il comparera, par exemple, les données des leaders du secteur à celles de son client et préconisera par exemple le bon niveau de R&D, de fonds propres ou bien de chiffre d’affaires à l’export. On n’est plus dans la statistique pure mais dans la stratégie d’entreprise.

Cette expertise métier différenciante nécessite de nouvelles compétences au sein des cabinets…

Bien sûr ! Les Big four ont tous racheté des sociétés de data science, par exemple. Cependant, je ne pense pas qu’il soit pertinent pour les autres cabinets de recruter des data scientists car ces derniers sortent souvent de l’école, manquent d’expérience donc d’expertise et aiment travailler en équipe. Les data scientists ont pour rôle de transformer le savoir des experts comptables en data. Les cabinets ont davantage besoin de data strategists pour donner à la data une vision business. Le plus raisonnable, surtout pour les petits cabinets, est d’externaliser cette fonction de data science.

Cette démarche de smart data est-elle réaliste même pour de très petits cabinets ?

L’Ordre des experts comptables doit les aider pour que chaque cabinet bénéficie de cette logique de smart data. La base de cette démarche est la collecte des données via le processus de tenue de comptes (80% de l’activité des cabinets). Certes, dans l’avenir, la tenue de comptabilité sera moins prépondérante, le revenu et le nombre de collaborateurs affectés à ces missions auront fortement chuté, mais les experts comptables ne devront jamais abandonner cette activité aux éditeurs ou à des pure player digitaux. S’ils l’abandonnent, ils sont morts. Il n’y a pas d’expertise sans comptabilité.

Il existe également un manque de formation de la profession dans ces domaines…

Evidemment ! L’anglais est notamment une lacune de la profession. Par exemple, le DSO (Days Sales Outstanding) est un indicateur connu par tous les DAF (c’est l’indicateur qui mesure la performance de l’encours client) ; or beaucoup d’experts comptables ne savent pas ce que c’est car ils ne parlent pas anglais ! Pour accompagner des startups, les professionnels doivent s’y mettre. Une vision internationale est nécessaire. La formation aurait également besoin de davantage de digital, de marketing, de droit de la data, etc.
Il faut ouvrir les experts comptables sur les business model pour une vision d’ensemble sur la macro-économie.
D’autant qu’il y aura de plus en plus d’indépendants en France (un sur quatre d’ici 2020) qui auront besoin d’un expert-comptable. La comptabilité ne sert pas qu’à payer l’impôt. Il faut une vision business.

Si les cabinets comptables sont de gros producteurs de données, vous relevez aussi que les données sont moins accessibles. Il existe d’ailleurs un paradoxe entre la résistance de nombreuses entreprises pour garder leurs données confidentielles et le mouvement de fond de l’open data. Comment l’expliquez-vous ?

Depuis un an, le législateur donne le droit à Altares d’exploiter les données des comptes confidentiels des entreprises [certaines peuvent lever cette option de confidentialité en-dessous de certains seuils] pour établir des scorings de défaillance (comme les banques et les assurances) mais ne lui permet pas de les transmettre à d’autres entreprises. A ce jour, 40% des comptes sont déposés au Greffe en mode confidentiel. On cache des informations pour – soit disant – ne pas exposer les entreprises aux prédateurs étrangers. Cela pose des problèmes de transparence et génère une asymétrie d’informations qui nuit à l’activité économique. Or, le crédit interentreprises, première source de financement des PME, repose sur la confiance et la transparence.
Parallèlement, depuis la loi Sapin II, les entreprises de plus de 100 millions d’euros de CA doivent se doter de dispositifs spécifiques et nous demandent de plus en plus de data pour répondre aux exigences légales. Là encore, l’expert-comptable a un rôle à jouer en tant que tiers de confiance de l’économie en garantissant la mise en relation entre les entreprises.

[Propos recueillis par Céline Chapuis]

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Didier Louro
Didier Louro
Directeur de la Data chez Altares D&B
Didier commence sa carrière en tant que Credit Manager chez Sonepar, un leader mondial de la distribution professionnelle. Quelques années plus tard, il devient directeur du contrôle de gestion puis DAF au sein d’une société de services de paiement électronique. En 2009 il prend la direction d’une SSII spécialisée dans l’intégration des outils de gestion IBM qu’il revend au bout de quelques années. Il rejoint Altares en 2011 pour créer une application de cash collection et de gestion du risque à destination des banques et des grandes entreprises. Il est aujourd’hui directeur de la Data. Didier est diplômé du DESCF (Diplôme d’Etudes Supérieures Comptables et Financières) et de l’ISEG (Institut Supérieur Européen de Gestion).

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